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Choc, douleur, émotions, peurs… Nombre de questions émergent et se mêlent dans le temps de l’annonce. Dans ces quelques minutes pourtant décisives pour le patient. « L’annonce fait basculer la personne du monde des bien-portants dans le monde des mal-portants, résume Mano Siri, philosophe, enseignante et auteur, avec Antoine Spire, de Cancer : le malade est une personne. Elle l’oblige ainsi à tout reconsidérer. C’est une rupture biographique, un point de non-retour. Car le fait d’avoir un cancer, même après une longue rémission, obère complètement l’existence du patient. »

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Un nouveau rapport au temps

Indispensable pour « assimiler l’information », le temps devient rapidement une denrée rare dans l’univers du patient. Pour Alain Bouregba, « le temps est LE grand symptôme de souffrance psychique dans la maladie cancéreuse. Le temps du cancer n’est pas celui de la vie sociale ordinaire. Avec la maladie, tout doit céder le pas aux traitements : le temps du travail, de la famille, des amis. Cela entraîne un décalage avec les autres et, très vite aussi, exclusion et repli. »

S’il ne peut y avoir d’annonce heureuse, beaucoup de praticiens reconnaissent qu’elle reste capitale pour la qualité de la relation patient-médecin. Or les médecins, eux aussi, sont mis à rude épreuve par cet exercice délicat. « Plus les heures et les annonces passent, plus le médecin va être altéré par ce qu’il annonce, explique Mano Siri, philosophe. Sa capacité d’empathie, mais aussi sa capacité à garder ses repères et à analyser ce qu’il fait vont en pâtir. » Au détriment, forcément, du patient. Car annoncer un cancer ne peut se résumer à un diagnostic ou à une revue de détail des traitements à entreprendre. « Le médecin doit dire mais aussi entendre le patient, lui laisser le temps de discuter. Or la consultation d’annonce dure en général une demi-heure. C’est déjà bien : beaucoup de patients apprennent encore leur cancer en 5 minutes entre deux portes. Pour un patient sous le choc toutefois, cela reste trop court. Ils ressortent encore trop souvent en disant ‘Il m’a rien dit, je n’ai rien compris’. »

 

Mais le patient peut-il réellement entendre ce diagnostic redouté ? « Il n’entend peut-être pas grand-chose, avance Alain Bouregba, mais il retiendra le ton, l’empathie, la compassion. Le cancer n’appelle pas que des traitements – des solutions médicales ou d’ordre biologique – il implique également de « prendre soin » du patient. » Et donc de l’accompagner aussi d’un point de vue psychologique.

Se réconcilier avec son corps

En effet, l’annonce du cancer peut affecter considérablement la personnalité du patient. Pourquoi ? « Parce qu’il touche parfois aux structures très profondes de la personnalité, explique le psychologue. Au lieu de se représenter comme une totalité, le malade se perçoit alors dans une dispersion. Il se sent comme émietté. »

 

Un bouleversement douloureux qui va conduire le malade dans une phase d’exclusion, de repli sur soi, parfois mal interprétée et mal vécue par les proches. « Ce repli est une expression post-traumatique. En réalité, il ne s’agit pas pour le patient de s’exclure des autres mais avant tout de se mettre à distance de soi-même. Comme il éprouve des difficultés à se représenter soi-même, comme il crée ses propres paniques, ses terreurs intérieures, il va naturellement chercher à se couper de soi-même. C’est là le sens de cet isolement. »